| Biographie

A l'école : un
cancre
Printemps 1842. Nous sommes dans le bureau du
directeur du collège Calvin, à Genève. L'atmosphère est pesante car
les autorités scolaires ont convoqué un honorable citoyen,
Jean-Jacques Dunant, et son fils pour leur dire de tristes vérités.
Le directeur ouvre les feux :
– Monsieur Dunant, j'ai le
regret de vous apprendre que votre fils Henry[1] est en situation
d'échec, de grave échec. Jugez plutôt. Cette année, il refait sa
quatrième latine et malgré cela il reçoit les plus mauvaises notes
de toute sa classe (39 élèves) : 2 (sur 8) au premier semestre, 2 au
second. Son maître, M. Bonifas ici présent, ne sait plus que faire
de lui.
– M. le directeur, ma femme et moi-même, nous sommes
consternés. Malgré des leçons privées, lesquelles nous coûtent fort
cher, Henry n'a pas progressé. Comment l'aider ?
– Hélas, le
collège ne peut plus le garder. Surtout après deux échecs si
marqués, et deux années de suite.
– Mais, plaide le
malheureux garçon, j'ai remporté plusieurs fois le prix de piété
!
– Ça ne suffit pas, Henry, réplique le directeur. Même pour
devenir pasteur, il faut le latin, le grec, l'hébreu ! Et si tu veux
te faire une bonne place dans le commerce, comme ton père, tu dois
maîtriser le latin, le français et le calcul.
Ainsi, Henry
Dunant quitte le collège Calvin sur un terrible échec. Il a 14 ans.
Lui, l'aîné de cinq enfants, il vient de décevoir cruellement ses
parents. Que va-t-il faire ? Une école privée semble exclue parce
que sa famille a des soucis d'argent, bien qu'elle appartienne à la
bonne société par sa mère Nancy, née Colladon.
Heureusement,
l'école n'est pas tout. L'adolescent met ses forces dans
l'instruction religieuse. On le voit souvent aux sermons du pasteur
Louis Gaussen, à la chapelle de l'Oratoire, où il se nourrit
littéralement du «Réveil» de l'église protestante.[2] Il s'initie
aux mystères des Prophéties et de l'Apocalypse. Il apprend à
consulter la Bible à chaque instant. Et, c'est le plus important, il
prend l'habitude de mettre en pratique, dans sa vie quotidienne, les
commandements de charité et d'amour chrétiens : «Tu aimeras ton
prochain comme toi-même».
D'ailleurs, ses parents lui
montrent l'exemple. Sa mère en recevant des orphelines dans leur
propriété de La Monnaie, à Montbrillant. Son père en consacrant de
son temps au Bureau de bienfaisance où l'on aide les pauvres à
trouver nourriture et logement. En effet, dans la Genève des années
1840, la misère, la famine sévissent encore.
Ses prix de
piété ne sont pas que des mots creux ; en digne fils, Henry s'engage
aussi dans la philanthropie. Lui, il se propose de visiter les plus
misérables des misérables : les prisonniers. Probablement à la
prison de l'Evêché (entre le collège et la cathédrale Saint-Pierre),
il leur lit la Bible, le dimanche, ainsi que des récits de voyage.
Peut-être pour leur permettre de s'évader par le rêve… A cette
époque, la vie des prisonniers est très dure. Ni journaux, ni – bien
sûr – radio ou télévision. Cellules non chauffées, même en hiver.
Coupés du monde, les détenus ressemblent trop souvent à des enterrés
vivants. Quel réconfort ont dû leur apporter les visites de ce jeune
homme bien mis, enthousiaste et chaleureux ! Quel courage, mais
aussi quelle expérience enrichissante pour ce fils de bonne famille
!
Les Unions chrétiennes de jeunes gens
Vers l'âge de
vingt ans, Henry Dunant ne se satisfait plus d'une action
individuelle. Plus que jamais engagé dans l'église évangélique, il
fait partie de la Société d'aumônes, au nom de laquelle il visite et
soutient des pauvres et des infirmes. Pour être plus efficace dans
la charité chrétienne, il organise avec quelques amis la Réunion du
jeudi qui deviendra bientôt l'Union de Genève. Il s'agit en premier
lieu de se rassembler – entre jeunes, sans parents ni pasteur – pour
partager un idéal, une foi commune. Il s'agit aussi de réchauffer
les tièdes, de convertir ceux qui n'ont pas rencontré Dieu,
d'encourager le développement de groupes semblables en France, en
Belgique, aux Etats-Unis, bref partout. Il s'agit enfin d'offrir aux
jeunes gens de famille modeste des loisirs sains et stimulants.
Rappelons qu'à l'époque les bibliothèques publiques n'existent
presque pas et que tout livre coûte très cher – certains étudiants
copient même, à la main, des livres qu'ils ne peuvent pas acheter à
cause de leur prix ! L'Union de Genève organise des conférences.
Elle lance une sorte de club, ouvert à tous : on y trouvera des
lectures de qualité, on en fera un lieu d'échange et de prière entre
jeunes de milieux très différents.
En tant que fondateur de
l'Union, Henry paie de sa personne. Au propre et au figuré. Bien que
peu fortuné, il verse d'importants dons en argent. C'est lui qui
fait rentrer les cotisations. C'est lui qui recrute la majorité des
premiers adhérents. C'est lui encore qui exerce la fonction de
secrétaire international ; là, il va briller. Bientôt ses
circulaires, vibrantes de foi et de dynamisme, galvanisent des
jeunes chrétiens dans l'Europe entière. Une génération au moins en
sera marquée. Un mouvement international est en train de
naître.
Bien vite, grâce au talent de son secrétaire
international, l'Union de Genève devient, dès les années 1850, le
centre d'un réseau quasi mondial. Et c'est Henry Dunant qui rédige
de sa main la charte des Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG),
en 1855, à Paris. Ce texte sert toujours de base à l'Alliance
mondiale des UCJG, dont le siège se trouve à Genève, aujourd'hui
encore.
L'homme d'affaires
Un tel engagement, une
telle réussite ne peuvent que plaire à sa famille. Hélas, ils ne
suffisent pas pour vivre, encore moins pour assurer l'avenir. Aussi,
Jean-Jacques place-t-il son aîné en apprentissage, chez de
prestigieux banquiers.
Remontons à 1853. Depuis quatre ans,
Henry Dunant s'initie au monde des affaires chez MM. Paul-Elysée
Lullin et François-Auguste Sautter de Beauregard, comte d'Empire.
Devenu commis, il jouit de l'estime de ses patrons qui l'envoient en
Algérie superviser certaines activités de la Compagnie genevoise des
colonies de Sétif. Là-bas, il paie les ouvriers, il s'occupe de
l'enterrement d'un colon terrassé par le choléra, il stimule la
construction de villages entiers, il achète des réserves de bois.
Ses initiatives ont plu, de sorte que ses employeurs lui confient
les fonctions d'agent recruteur en Suisse romande. C'est-à-dire
qu'il doit pousser des agriculteurs vaudois – certains sont très
pauvres – à s'établir dans des lotissements que la Compagnie
genevoise a équipés, après les avoir reçus en concession du
gouvernement français.
Aussitôt séduit par le pays, le
bouillant employé veut voler de ses propres ailes. En 1855, il se
fait attribuer 77 000 m2 en concession : cela signifie qu'il a la
charge de mettre ce lot en valeur, en l'irriguant, en le cultivant,
en y construisant une ferme. Avec intuition, il a choisi une vallée
riante, l'oued Deheb, au milieu d'immenses terres à blé. La région
manque de moulins. Facile ! Sans attendre l'autorisation formelle,
Dunant en bâtit un. L'entreprise prospère. Pour preuve, en 1857
déjà, il anime la fondation de la Société des moulins de
Mons-Djémila, au capital de 500 000 francs, somme considérable pour
l'époque. Il se débrouille même pour vendre à cette Société, qu'il
préside, la concession et le moulin de l'oued Deheb.
Des
hommes d'affaires chevronnés comme Théodore Necker et des militaires
haut gradés comme le colonel Charles Trembley, ainsi que le Suisse
le plus célèbre de son temps, le général Guillaume-Henri Dufour,
font partie du conseil d'administration. Cette société inspire
confiance : en mars 1859, elle double son capital par actions.
Quelle carrière fulgurante ! Dunant se trouve à la tête d'un million
de francs, lui qui gagnait, cinq ans plus tôt, mille francs par an.
Oui, par an !
L'homme de lettres
Veut-il effacer
jusqu'au souvenir de ses échecs scolaires ? Toujours est-il qu'il
dépense beaucoup d'énergie à se placer dans les milieux
scientifiques. En 1856 par exemple, il adhère à la Société de
lecture et à la Société des arts de Genève. En 1857, il publie la
Notice sur la Régence de Tunis, livre de 261 pages où il décrit avec
finesse un pays alors très mal connu en Europe (grand voyageur, il
l'a visité lors d'un de ses séjours pour affaires en Algérie). En
1858, il fonde avec d'éminents savants la Société de géographie de
Genève. L'année suivante, il est admis dans trois sociétés très
sélectes : asiatique, géographique, d'ethnographie orientale et
américaine, toutes à Paris.
Des savants mondialement connus
parlent de lui avec estime, tels les Cortambert qui vantent la
Notice. Le bey de Tunis lui octroie une décoration : le Nicham
Iftikar. Les Genevois en sont très friands à l'époque, Dunant autant
que ses concitoyens.
Quel chemin parcouru par notre collégien
malheureux ! Il s'est imposé comme fondateur des Unions chrétiennes.
Le monde des affaires le considère comme une valeur sûre. Et, ironie
du sort, il perce comme homme de lettres, lui qui plongeait en thème
latin et en mathématiques ! Il a trente ans à peine. Où s'arrêtera
sa réussite ?
L'horreur de Castiglione
Vendredi 24
juin 1859. Bataille de Solferino.[3] 320 000 hommes se ruent les uns
contre les autres. On se massacre au canon, au fusil, à la
baïonnette, au sabre, avec les mains nues. Pendant quinze heures,
Français et Italiens jettent toutes leurs forces pour vaincre les
Autrichiens qui occupent le nord de l'Italie depuis 1815.
Les
pertes humaines dépassent l'imagination. Entre 30 000 et 40 000
hommes mis hors de combat. A vrai dire, les états-majors ne se
soucient guère du sort des soldats morts ou blessés. Un homme tué,
ça se remplace gratuitement, alors qu'un cheval, il faut l'acheter !
C'est donc en toute logique que les armées du XIXe siècle engagent
moins de chirurgiens que de vétérinaires. Quant aux infirmiers, ils
sont presque inexistants. En tout cas, les minuscules services
sanitaires sont instantanément débordés, dès les premières minutes
de la bataille. Sur place, les blessés reçoivent des soins
dérisoires (quand ils en reçoivent) et leur transport vers l'arrière
va durer des éternités, dans des véhicules de fortune qui ne leur
épargnent aucune secousse, aucun nid-de-poule. De la sorte, beaucoup
vont mourir stupidement. Et tous les blessés qui sont purement et
simplement oubliés ? Trois, quatre, voire cinq jours après les
combats, on trouve encore des blessés qui agonisent là où ils sont
tombés : pas de soins médicaux, rien à manger, rien à boire sauf
l'eau immonde (mêlée de terre et de sang) des flaques. Bref, juste
de quoi mourir dans de terribles souffrances physiques et
morales.
A l'arrière, dans les villages les plus proches du
champ de bataille, l'organisation des secours laisse à désirer. A
Castiglione delle Stiviere par exemple, les blessés arrivent par
centaines, par milliers. Une pagaille monstre règne partout. Du fait
que l'intendance n'a prévu aucun hôpital de campagne ici, on
installe ceux qui ont besoin de soins dans tous les locaux
disponibles : églises, couvents, maisons particulières.
Naturellement, pas de lits. Juste un peu de paille, vite souillée
par les excréments humains et tous les déchets imaginables que
personne ne nettoie. Une odeur pestilentielle due au pourrissement
des blessures. Les râles insoutenables des moribonds. Plus les
hurlements de ceux qu'on ampute, à vif, car les anesthésiants
manquent aussitôt. Des médecins ou des infirmiers : quasi aucun. Des
médicaments : immédiatement épuisés. Des pansements : de même.
Devant tant de détresse, la population improvise des secours ; mais
elle soigne de préférence les blessés du camp vainqueur. S'il manque
de place dans une église, par exemple, on en sort les Autrichiens
mourants qu'on jette dans les fossés.
Jusque-là, le scénario
est classique.
– Premier épisode : dans toute guerre des
temps modernes, beaucoup de blessés succombent parce qu'on ne les a
pas soignés à temps, avec compétence.
– Deuxième épisode :
sur place, à chaud, on improvise des secours avec un dévouement
admirable.
– Troisième épisode : l'opinion publique et les
spécialistes s'empressent d'oublier cet aspect choquant de tout
combat ; seuls les exploits, les actes de bravoure restent dans les
mémoires.
– Suite et fin : on négocie une paix, tout en
concoctant de nouvelles armes pour de nouvelles troupes, dans
l'éventualité d'une nouvelle guerre qui surviendra bien un jour ou
l'autre. Mais les blessés laissés sans soins, les services
sanitaires insuffisants, les hôpitaux pris d'assaut, les chirurgiens
de guerre et les infirmiers tués ou faits prisonniers ! Tout cela
s'oublie vite, très vite. Et après chaque guerre, c'est la même
chose.
Là intervient Henry Dunant. En cette fin de juin 1859,
il cherche à parler à l'empereur des Français en personne. Pourquoi
? Ses affaires algériennes piétinent, parce que l'administration
française fait traîner ses dossiers et traite de préférence ceux de
ses concurrents. Sur les petits terrains qu'il a obtenus il y a
plusieurs années, le Genevois vient de bâtir de coûteux moulins à
blé, avec l'argent de ses actionnaires. Mais il attend toujours
l'autorisation qui lui permettra d'exploiter la chute d'eau capable
d'actionner les meules – à l'époque, il n'y a ni mazout ni
électricité, et le vent ou la vapeur sont inutilisables en Algérie :
d'où l'importance vitale d'une chute d'eau. Puisque les
fonctionnaires veulent le paralyser par leurs lenteurs, Dunant
n'hésite pas à s'adresser à leur chef suprême : l'empereur.
D'ailleurs, il peut compter sur des recommandations et des
laissez-passer d'amis influents. Diable, un million de francs est en
jeu. Et des parents ou des gens puissants lui ont confié leur
argent.
Ne soyons donc pas étonnés que cet homme d'affaires
parvienne au cœur même des combats. Lorsqu'il entre à Castiglione,
il pense avant tout à son projet de barrage, à ses bilans, à ses
investissements embourbés.
C'est le lendemain de la bataille.
Dunant est instantanément plongé dans un monde de douleurs,
d'horreur, de scandale. Ses affaires ? Tant pis pour l'instant. Il
va se transformer en bon Samaritain, comme dans la Bible. On
l'appellera aussi l'«homme en blanc» parce qu'il voyage dans une
tenue d'été : il fait aussi chaud en Italie qu'en Algérie, en cet
été 1859.
Dans une grande église d'un quartier populaire, le
Genevois improvise un hôpital ; c'est la fameuse Chiesa Maggiore où
plus de cinq cents blessés sont entassés. Dunant leur donne à boire.
Il recueille les dernières paroles des mourants (il écrira ensuite à
leurs familles). Il soigne tant bien que mal les plaies. Idée
révolutionnaire, il tâche de convaincre les femmes de la localité de
soigner tous les blessés, sans distinction de nationalité : Tutti
fratelli : ils sont tous frères. Nous sommes tous frères dans la
détresse, répètent après lui les braves Italiennes. Pendant trois
jours au moins, il se dévoue sans compter, faisant preuve d'idées
originales :
– Avec son argent personnel, il achète de
l'étoffe, des pansements, de la nourriture et des cigares, pour
lutter contre les odeurs infectes qui empestent l'église.
–
Il écrit une lettre si bouleversante à la comtesse de Gasparin[4]
que celle-ci lance une souscription dans le Journal de Genève et
dans un des principaux périodiques parisiens.
– Il intervient
même auprès du quartier général de Napoléon III pour que les
médecins autrichiens soient libérés et puissent soigner leurs
blessés. Quelle absurdité d'enfermer des médecins quand on en manque
tellement ! Et pourtant, c'est l'usage, alors. Preuve de son talent
de persuasion et de la qualité de ses relations, Dunant obtient une
réponse favorable du monarque victorieux.
Jusque-là, son
comportement mérite notre admiration. Cependant, il ne présente rien
de génial. D'autres «touristes neutres» réagissent comme lui. Par
exemple, Philippe Suchard, le fondateur de la célèbre marque de
chocolat, se dévoue corps et âme à Castiglione, ces mêmes jours. De
même, le médecin Louis Appia met sur pied une collecte de
médicaments et de charpie, au tout début de la guerre, et abandonne
sa clientèle genevoise (c'est pour lui une perte de revenus
considérables) pour soutenir ses collègues italiens et français ;
cela pendant quinze jours, alors que Dunant s'arrête moins d'une
semaine à Castiglione et à Solférino.
Or, après avoir aidé si
généreusement, ces diverses personnes – remarquables par leur
dévouement – retournent toutes à leurs occupations habituelles, à
leur train-train quotidien. Un seul homme ne supporte pas qu'on
oublie de telles horreurs. Un seul se met en tête de trouver des
solutions durables et de les concrétiser. Ce cas unique, vous l'avez
deviné, c'est Henry Dunant.
Un souvenir de
Solferino
Les trois années suivantes, il les partage entre
ses affaires qui se débloquent – il décroche enfin une concession de
terres à la mesure de ses projets : 23 400 000 m2 – et le souvenir
des terrifiantes scènes de la Chiesa Maggiore. Les blessures où
grouillent les vers, les hurlements d'agonie, l'odeur du pus hantent
son esprit. Pour s'en libérer – il n'y parviendra jamais – il décrit
ce qu'il a vécu. A fin octobre 1862, Un Souvenir de Solférino sort
enfin de presse. Non seulement, le livre décrit les aspects
exaltants de la bataille ; mais aussi, il découvre le revers de la
médaille : les soldats frappés à mort et les blessés aux agonies
interminables. Et surtout, il lance un triple appel :
– Il
faut «pendant une époque de paix et de tranquillité, constituer des
sociétés de secours dont le but serait de faire donner des soins aux
blessés, en temps de guerre, par des volontaires zélés, dévoués et
bien qualifiés pour une pareille œuvre».
– «Il faut donc des
infirmiers et des infirmières volontaires, diligents, préparés et
initiés à cette œuvre, et qui, reconnus par les chefs des armées en
campagne, soient facilités et soutenus dans leur mission».
–
Il faut que les gouvernements formulent «quelque principe
international, conventionnel et sacré, lequel, une fois agréé et
ratifié, servirait de base à des Sociétés de secours pour les
blessés dans les divers pays de l'Europe».
Ayant imprimé ce
livre à ses frais, Dunant l'envoie à tous ses amis, à ses relations
internationales (là, le réseau des Unions chrétiennes entre en jeu),
à des gouvernements, à des souverains. L'écho dépasse ses
espérances. Bientôt affluent au no 4 de la rue du Puits-Saint-Pierre
(sa maison de Genève) d'innombrables lettres de sympathie, de
félicitations, de soutien. Hélas, les propositions concrètes sont
rares. Sauf une.
Le Comité international de la
Croix-Rouge
Un juriste genevois, Gustave Moynier vient le
voir. Il lui offre le soutien de la Société genevoise d'utilité
publique qu'il préside. Sitôt dit, sitôt fait. Du reste, Dunant
connaît plusieurs de ses membres influents, tels le général Dufour
et le médecin Louis Appia. L'homme de loi et l'homme du terrain
s'entendent immédiatement. En décembre 1862, Dunant adhère à cette
société (une de plus… pourquoi pas ?). Le 9 février 1863, grâce à
une habile manœuvre de Moynier, la Société d'utilité publique crée
une commission pour examiner les idées émises dans Un Souvenir de
Solférino. Et, le 17 du même mois, cette commission décide de se
transformer en «Comité international et permanent de secours aux
militaires blessés en temps de guerre», lequel changera plusieurs
fois de nom. C'est en 1875 qu'il s'appellera «Comité international
de la Croix-Rouge», ou CICR, tel qu'il existe et agit encore
aujourd'hui.
En font partie le vénérable général Dufour, les
médecins Louis Appia et Théodore Maunoir, Gustave Moynier et Henry
Dunant. Celui-ci contente du titre de secrétaire.
En réalité,
c'est lui qui fait presque tout, pendant le neuf premiers mois. Il
tient les procès-verbaux et assure la correspondance tous azimuts.
Il formule l'idée de sociétés de secours permanentes. Il imagine le
principe de la neutralité des blessés et du personnel soignant
:
– Un militaire hors de combat à cause de ses blessures
cesse d'être un ennemi, il doit désormais être considéré comme un
être humain qui a besoin d'aide.
– Les médecins et les
infirmiers pourront donner leurs soins sans crainte d'être capturés
; ainsi ils ne seront pas forcés d'abandonner leurs blessés en cas
de percée adverse.
Enfin il se révèle pleinement en tant
qu'ambassadeur du Comité international. Pour constituer des Sociétés
de secours acceptées par les gouvernements, pour faire respecter par
tous les pays le «principe conventionnel», il faut parvenir à un
accord officiel. La meilleure manière d'avancer est de convoquer une
conférence internationale. Certes, les cinq membres du Comité
international sont de généreux philanthropes, mais ils agissent à
titre purement privé. Quel gouvernement accepterait de participer
officiellement à une conférence convoquée par cinq personnes
privées, dont trois illustres inconnus ?
Nous sommes en été
1863. Dunant entend parler d'un congrès international de statistique
à Berlin, pour la fin août. Qu'importe la matière traitée, pourvu
qu'il y ait l'audience, le public. Avec autant d'aplomb que
d'habileté, il parvient à faire approuver ses idées par les
vénérables statisticiens. Désormais, rien ne l'arrête. En jouant sur
les mots, il laisse croire que le comte d'Eulenburg, président de ce
congrès, le soutient. C'est la fameuse Circulaire de Berlin du 15
septembre 1863, dans laquelle il annonce aux gouvernements de
l'Europe entière que la Conférence de Genève traitera de la
neutralisation «du personnel médical militaire» et des «secoureurs
volontaires», avec la bénédiction du ministre de l'intérieur du
royaume de Prusse (ledit comte d'Eulenburg) !
Puis il fait
étalage de ses dons de «vendeur d'idées». Dans la foulée, il va voir
le ministre de la guerre de Prusse, le roi Jean de Saxe – jusqu'en
1871, l'Allemagne est composée d'une trentaine d'Etats différents –,
l'archiduc Rénier d'Autriche. Tous, il les embobine. Et bien
d'autres encore.
De la sorte, le miracle se produit. A
l'ouverture de la Conférence internationale de Genève, le 26 octobre
1863, quatorze nations sont représentées par des délégués officiels…
Pour couronner le tout, après tois jours de délibérations au palais
de l'Athénée, la Conférence adopte dix «Résolutions» ; parmi
celles-ci, relevons :
– La création d'un comité ou d'une
société de secours dans chaque pays.
– L'attribution aux
infirmiers volontaires d'un signe distinctif : un brassard blanc
marqué d'une croix rouge.
– La mission pour le Comité de
Genève d'établir les contacts entre les divers comités
nationaux.
La Conférence d'octobre 1863 émet aussi trois
«Vœux» :
– Chaque gouvernement protégera son comité
national.
– Les infirmiers volontaires bénéficieront de la
neutralisation, de sorte qu'on n'aura pas le droit de les capturer
comme prisonniers de guerre.
– Le signe distinctif sera
identique dans tous les pays.
Un dernier détail indique le
prestige dont jouit alors le secrétaire du Comité international. Au
moment de se séparer, les distingués diplomates déclarent que «M.
Henry Dunant […] et la Société genevoise d'Utilité publique […] ont
bien mérité de l'humanité et se sont acquis des titres éclatants à
la reconnaissance universelle».
La Convention de
Genève
Entre des vœux et un traité qui lie les nations, la
distance est grande, vertigineuse. Une nouvelle fois, Dunant
développe des trésors d'imagination et
d'efficacité.
Maintenant, il est mieux soutenu, voire
encadré. Il peut, d'une part, compter sur la compétence de Gustave
Moynier comme juriste et comme président énergique du Comité
international. D'autre part, le célébrissime général Dufour jette
tout son crédit dans la balance. Grâce à lui, le soutien du
gouvernement suisse est acquis ; de plus, il intervient discrètement
auprès de l'empereur Napoléon III, qui fut son élève à l'école
d'artillerie de Thoune.
Effectivement, la partie se joue à
Paris. En ce milieu du XIXe siècle, le Second empire domine la
politique continentale, la Ville Lumière donne le ton, les armées
françaises viennent de remporter des victoires impressionnantes.
Grâce à de bonnes introductions auprès de l'empereur, grâce à
l'enthousiasme qu'il suscite dans les salons de l'aristocratie,
grâce à l'à-propos de ses démarches auprès du gouvernement, le
secrétaire du Comité international amène la toute-puissante France
d'alors à cautionner le projet d'une réunion diplomatique à Genève.
Ajouté à cela les excellents contacts qu'il a su entretenir avec la
Hollande et plusieurs cours germaniques (Prusse, Saxe, Bade,
Wurtemberg, etc), le succès semble assuré.
Ainsi, la patrie
de Dunant accueille un véritable congrès diplomatique – le premier
d'une longue série de réunions d'un niveau mondial – du 8 au 22 août
1864. Les délégués de seize Etats élaborent la Convention de Genève
; ils seront même douze à la signer séance tenante le 22 août. Dans
les deux années suivantes, dix-neuf nations y adhéreront. Désormais,
l'Œuvre pour les militaires blessés (l'expression «Mouvement de la
Croix-Rouge» ne se généralisera qu'à partir de 1878) dispose d'une
base légale reconnue par les principales puissances européennes. Or,
à l'époque, l'Europe est le centre du monde.
Dirons-nous que
le centre de la Croix-Rouge est le Comité international de Genève ?
Oui, sans hésiter. Irons-nous jusqu'à penser que Dunant est le
centre de ce Comité ? Non, tout aussi nettement.
En effet,
dès que la réussite du Congrès d'août paraît assurée, le secrétaire
du Comité international se met en retrait. D'une part, Gustave
Moynier s'impose comme l'homme fort du mouvement, par ses
compétences juridiques et par son sens administratif. D'autre part,
les affaires en Algérie marchent mal, au point que plusieurs amis
conseillent au président de la Société des moulins de Mons-Djémila
de consacrer plus de temps au rendement de l'argent que les
actionnaires lui ont confié.
Gloire et
déchéance
Pendant les trois ans qui suivent, Dunant se croira
tantôt au paradis, tantôt en enfer.
Le paradis, c'est la
gloire qu'il déguste à pleines gorgées, en tant que fondateur de la
Croix-Rouge. Nous l'avons vu, il laisse la direction du mouvement à
Gustave Moynier qui s'en tire très bien. Peu lui importe, pourvu
qu'il puisse continuer à être l'homme des relations publiques. Des
sociétés nationales le nomment membre, voire président d'honneur.
Plusieurs souverains lui décernent un titre de chevalerie. En 1865,
Napoléon III s'adresse à lui avec bienveillance, lors d'une
réception officielle. L'année suivante, la reine Augusta, future
impératrice d'Allemagne, l'invite à sa table lorsque la Prusse fête
sa victoire de Sadowa sur l'Autriche. En 1867, l'impératrice
Eugénie, épouse de Napoléon III, le choisit personnellement pour
négocier l'extension aux marins de la protection accordée aux
soldats par la Convention de Genève.
Un autre paradis sur
terre, c'est l'Algérie. Dunant croit vivre dans un jardin de roses,
alors qu'il s'enfonce au plus profond des plantes carnivores.
Apparemment, ses entreprises coloniales prospèrent, se développent ;
en fait, elles s'enflent à la démesure. En 1860, l'administration
française lui a attribué la chute d'eau tant attendue. Avec pour
prime une concession de 2 335 200 m2 de terrains agricoles ! Et ce
n'est pas fini ; en 1862, il a décroché une concession dans la forêt
de chênes-lièges d'Akfadou, près de Bougie (aujourd'hui Béjaia). La
presse de la colonie le présente alors comme «un riche
propriétaire», un capitaliste plein d'avenir.
Quel chemin
parcouru en vingt ans ! Entre l'expulsion du collège pour
incompétence et maintenant une telle célébrité ! Une telle
prospérité ! De mémoire de Genevois, on avait rarement vu une
ascension si brillante. D'où peut-être une certaine jalousie. Qui
va, d'ailleurs, bientôt trouver matière à s'épanouir.
Dans
cette carrière si prodigieuse, l'enfer commence en Algérie et
s'embrase à Genève. On le devine, le lancement de la Croix-Rouge ne
s'est pas fait à coups de baguette magique. Il a fallu travailler,
parfois s'agiter dans tous les sens. Ecrire d'innombrables lettres,
voir une foule de gens. Tirer des sonnettes. Embrigader des
journalistes. Convaincre des diplomates. Plaire à des personnages
influents. Bref, consacrer un temps énorme et une énergie précieuse
à des occupations absolument pas rentables. En deux mots, Dunant
néglige ses affaires d'argent. Pourtant, les actionnaires attendent
des dividendes. Pas question que leurs investissements ne rapportent
pas d'intérêts ! Dunant a promis 10 %. Alors, pour se tirer
d'affaire, il spécule gros : sur le blé, sur les bestiaux, sur une
carrière de marbre. Mais là, il n'a pas le format. Au lieu de gagner
de l'argent, il perd, probablement des sommes considérables. Restent
les combines, soit miraculeuses, soit mortelles : il triche avec les
chiffres, il invente des sociétés, il raconte des histoires. Fautes
impardonnables, fatales même, car il n'est pas assez habile et il se
fait prendre la main dans le sac.
Lancé comme un bolide fou,
il se rompt le cou. Il se fracasse même. Le début de la fin commence
par un fait divers : le 25 février 1867, la presse genevoise annonce
que le «Crédit genevois», société spécialisée dans les spéculations,
dépose son bilan. Comme Dunant fait partie du conseil
d'administration, les liquidateurs vont s'intéresser à ses comptes.
Alors, la réalité éclate au grand jour : le prestigieux président de
la Société des moulins de Mons-Djémila est couvert de dettes. Et
quelles dettes ! Dix-huit mois plus tard, la cour de justice, le
tribunal le plus important de Genève, le condamne à rembourser un
million de francs car il «a sciemment trompé ses collègues». Plus
grave encore que le jugement, le scandale, qui est monté en épingle.
Tout le monde découvre bientôt que Dunant vient d'être puni comme un
vulgaire escroc.
Autant il est monté haut, autant il tombe
bas. Il doit une fortune dont il ne possède pas le premier centime.
Il doit démissionner du Comité international, lui le fondateur, et
sans un mot de remerciement. Il doit même fuir sa patrie. Le pire
peut-être, il doit essuyer le blâme de ses proches qu'il a ruinés,
la désillusion de ceux qui ont cru en lui. D'un coup, le paradis
qu'il se fabriquait à la force du poignet s'effondre. Sans
transition, il découvre l'enfer des âpres créanciers, des collègues
envieux, des amis consternés. Quelle humiliation ! Quelle déchéance
!
La misère
N'osant plus rester à Genève, Dunant se
réfugie à Paris où il croit compter de nombreux soutiens.
D'ailleurs, n'est-il pas binational, citoyen français de Culoz
(Ain), depuis une dizaine d'années ? Malgré la gêne financière, puis
la faim et la misère, il s'échine à refaire surface. Mais toutes ses
entreprises, les unes ingénieuses, les autres farfelues, vont
échouer. Citons quelques exemples.
– Il imagine de restaurer
la Palestine, alors sous domination turque, en y installant des
populations chrétiennes et juives qu'on ferait émigrer d'Europe
centrale (d'Autriche-Hongrie, de Russie).
– Il lance une
société pour la protection des prisonniers de guerre et parvient à
organiser un congrès diplomatique à Bruxelles pour définir les lois
et coutumes de la guerre, en 1874.
– Il participe à la
création d'une collection de livres qui diffuserait dans les
principales langues les chefs-d'œuvre des grandes littératures, de
l'Italie à l'Inde, de la Grande-Bretagne à la Chine.
– Il
dénonce la traite des Noirs et propose un congrès diplomatique à
Berlin pour l'abolition efective de l'esclavage.
– Il tente
de commercialiser le pyrophone, un instrument bizarre qui utilise la
combustion du gaz pour produire des sons mélodieux. A une époque qui
ignore le chauffage central, l'éclairage électrique et les
cassettes, un tel orgue à flammes chantantes pourrait séduire : ne
procure-t-il pas en même temps lumière, chaleur et musique
?
– L'utopie de la veille est peut-être la réalité du
lendemain. Elle ne profite d'habitude pas à son auteur. Dunant ne
verra pas la création de l'Etat d'Israël. Il n'assistera pas à la
signature de la deuxième Convention de Genève (1929), qui protège
les prisonniers de guerre. Il ne saura rien de l'Unesco, précieux
agent de liaison entre les diverses civilisations de l'univers
entier.
On le devine aisément, aucune de ces entreprises ne
permet à leur auteur de remonter le courant. Leurs échecs successifs
l'enfoncent même davantage. Tant et si bien que, dès 1875, il
renonce, disparaît de la scène publique, semble même
s'engloutir.
Pendant quinze ans, Dunant erre comme une épave
qui échapperait aux contrôleurs maritimes. Par quelques lettres
pathétiques et de rares indices, nous pouvons supposer qu'il endure
alors les vexations, voire les persécutions de différents ennemis
que lui-même rattache à Genève et à Paris. Sa raison vacille
parfois. Ses forces physiques l'abandonnent. Va-t-il sombrer
définitivement ?
Heureusement, plusieurs interventions
providentielles le sauvent. Des contacts réguliers, par lettres,
avec sa famille. L'assistance matérielle, l'affection, certainement
l'amour d'une femme mystérieuse : Léonie Kastner. L'amitié
indéfectible d'un maître de collège, à Stuttgart : Rudolf Müller.
Plus une foi indéracinable et une personnalité hors du
commun.
1892 voit la sortie du tunnel. Un médecin cossu, le
docteur Hermann Altherr, soigne son eczéma et sa dépression.
Winterthour, Zurich, puis Saint-Gall contribuent à sa
réhabilitation. Finalement, il se fixe à Heiden, dans le canton
d'Appenzell. C'est dans un hôpital régional qu'il passera ses
dix-huit dernières années. Fuyant la population locale, fermant sa
porte à presque tous les visiteurs, il choisit de se couper du monde
pour mieux méditer et mieux dire leurs quatre vérités à ses
contemporains.
Heiden
Son premier souci : rappeler au
monde entier que c'est lui le fondateur de la Croix-Rouge. Utilisant
avec son habileté habituelle l'influence des journaux, il se fait
«redécouvrir» par la Freitagszeitung de Zurich, en 1895. La presse,
les sociétés locales puis nationales de la Croix-Rouge s'émeuvent de
son sort. Le Conseil fédéral lui décerne un prix ; une société de
médecins russes lui alloue une rente annuelle de 5000 francs ;
l'impératrice du Japon lui offre deux magnifiques vases. Des
personnes plus modestes lui tricotent des vêtements ou lui envoient
des fruits. Une classe d'école du canton de Berne compose en son
honneur de touchantes rédactions. A l'exception de Genève où Gustave
Moynier ne parvient pas à cacher une certaine jalousie, le monde
entier le considère comme le père de l'Œuvre. Désormais, il a la
sécurité matérielle, il a la célébrité. Que peut-il espérer de plus
?
A 65 ans passés – à un âge où l'on prend d'habitude sa
retraite – le vieillard de Heiden va se lancer dans de nouvelles
entreprises. Tout aussi ambitieuses. Tout aussi généreuses.
Rappelons-nous qu'il sort d'une période terrible : la faim, la
maladie, la solitude, le désespoir, il les a vus de près. Il les a
même vécus dans sa chair. Maintenant qu'il est hors d'affaire,
maintenant qu'il jouit d'un immense prestige, il veut en faire
profiter les faibles, les déshérités, les marginaux. C'est ça la
solidarité !
A Paris pendant la guerre civile de 1871, dans
les bas-fonds de Londres vers 1885, il en a rencontré des misères
humaines ! Scandale des enfants qu'on fait travailler des journées
entières dans les mines. Scandale des minorités, tels les Juifs,
qu'on persécute sous n'importe quel prétexte. Scandale du statut de
la femme, en cette fin de XIXe siècle, qui est constamment rabaissée
par les lois faites par les hommes au profit des hommes : les
citoyennes n'ont pas le droit de vote, les épouses sont mises en
tutelle par leur mari comme des mineures. Scandale de cette
civilisation européenne habile à broyer tous ceux qui ne sont pas
conformes : pseudo-sorcières, inventeurs, grands hommes, génies ; et
depuis plusieurs siècles !
Selon son habitude, Dunant tente
d'organiser un congrès universel en faveur de la famille et de la
femme. Il imagine une société de la Croix-Verte qui protégerait et
aiderait les femmes, de même que la Croix-Rouge est au service des
militaires blessés. L'idée n'est pas irréalisable, puisque un centre
de la Croix-Verte est actif, à Bruxelles, entre 1899 et 1902. Les
mères de famille abandonnées par leur mari, les femmes seules sans
travail, les jeunes filles venues de la campagne et exposées aux
tentations des grandes villes, notamment à la prostitution, toutes
peuvent y trouver réconfort, aide matérielle, places de travail.
Mais de telles idées sont encore bien dérangeantes et le vieil homme
n'a plus les forces pour tenir à bout de bras une organisation que
des femmes devraient prendre en charge. Aussi, la Croix-Verte
disparaît. Disons plutôt que son auteur l'intègre dans une action
autrement plus ambitieuse.
L'apôtre de la paix
Arrivé
au crépuscule d'une existence si mouvementée, si riche en
expériences humaines, le philanthrope genevois se pose des questions
fondamentales. Pourquoi la misère dans des pays aussi prospères et
puissants que l'Angleterre ? Pourquoi tant de souffrances inutiles,
comme celles des jeunes soldats envoyés à la boucherie des combats
?
En 1862, Un Souvenir de Solférino dénonçait les
conséquences immédiates de la guerre. Vers 1892, Dunant élabore un
nouveau livre, cette fois afin de combattre les causes elles-mêmes
du fléau. C'est L'avenir sanglant, où il montre que les budgets
militaires saignent les ressources des peuples, que la course aux
armements aboutira à une catastrophe mondiale (il ne verra pas –
heureusement pour lui – la guerre de 1914-1918 et ses quelque 20 000
000 de morts), que le service militaire démoralise les jeunes et
pervertit leur éducation.
De telles analyses dérangent,
encore plus en 1890 qu'aujourd'hui. Ne soyons donc pas surpris si ce
livre antimilitariste en reste au stade de brouillons. Quel éditeur
l'aurait publié ? Quel mécène l'aurait financé ?
Pourtant son
auteur ne désarme pas. L'important pour lui, c'est de frapper les
imaginations, de réveiller les consciences. Alors, il se rabat sur
des moyens d'action plus modestes, mais terriblement efficaces. Il
donne des articles à des revues pacifistes telles Die Waffen nieder
! (= à bas les armes) de la baronne Bertha von Suttner, à Vienne. Il
assaille ses correspondants de lettres énergiques. Il remodèle et
réédite Un Souvenir de Solférino, à Amsterdam. Avec une certaine
naïveté, il loue le tsar de Russie, Nicolas II, pour son projet de
désarmement européen. Parce qu'il mène sa réflexion très loin, parce
qu'il prend position avec courage et en se moquant du qu'en
dira-t-on, il s'impose comme un des leaders du mouvement pacifiste
mondial. Lui, l'ancien admirateur inconditionnel du guerrier
Napoléon III !
Quelles ressources morales, quelle évolution,
quelle audace intellectuelle ! Quel retour en force au premier rang
pour un homme que, trente ans plus tôt, on croyait fini
!
Consécration finale
En 1901 est distribué pour la
première fois le prix qu'un richissime industriel suédois a institué
pour développer la civilisation et pour encourager les efforts en
faveur de la paix. L'opinion publique attend les noms des lauréats
avec la plus grande impatience. L'idée n'est-elle pas séduisante ?
Sans parler de la récompense en argent : plus de 100 000 francs
(l'équivalent d'un demi-million, aujourdh'hui).
Oui, c'est
Henry Dunant !
Premier prix Nobel de la paix ! Après tant
d'efforts. Après tant de difficultés. Après tant d'échecs cuisants.
Après tant de persécutions – tantôt réelles, tantôt imaginaires –
toujours douloureusement ressenties. C'est la gloire assurée, la
sécurité pour son œuvre, la reconnaissance universelle de ses
mérites.
Toujours calfeutré dans sa chambre d'hôpital à
Heiden, Dunant passe les neuf dernières années de sa vie dans une
plus grande tranquillité. Comme une lampe dont l'huile se consume
peu à peu, il s'éteint le 30 octobre 1910, à 82 ans.
* *
*
Voici le moment du bilan.
Que nous laisse-t-il
?
Les Unions chrétiennes de jeunes gens : un mouvement de
jeunes (filles et garçons), engagés dans la foi chrétienne et la
tolérance mutuelle. Aujourd'hui, ils sont plusieurs millions à
lutter contre la pauvreté dans le monde, pour la défense des droits
de l'homme, pour l'avènement du royaume de la paix sur la
terre.
La Croix-Rouge, c'est-à-dire la plus vaste entreprise
d'entraide à l'échelle planétaire. Quelques ordres de grandeur : 165
sociétés nationales, plus de 230 millions de membres, des centaines
de milliers de prisonniers mis en contact avec leurs familles, des
millions de sinistrés secourus (tremblement de terre, famine,
inondations, par exemple), etc, etc.
Surtout, par son
existence si contrastée, Dunant apporte à chacun l'espoir que nous
pouvons tous faire quelque chose :
– Un collégien raté peut
devenir un prix Nobel.
– Un financier ruiné, même par une
faillite honteuse, peut refaire surface dans l'honneur.
– Un
idéaliste peut réaliser ce que les réalistes jugent
irréalisable.
– Un individu, un homme seul peut renverser des
montagnes (d'habitudes, de préjugés et d'égoïsmes) et créer des
œuvres géniales, quels que soient son âge, sa nationalité, ses
handicaps apparents. A condition qu'il croie en lui-même et à sa
mission.
Chronologie de Henry Dunant
1828 mai
8 Naissance à Genève.
1847 Création de la «Réunion du jeudi»,
future UNION CHRÉTIENNE DE JEUNES GENS (UCJG) de Genève.
1849
Apprentissage dans la banque Lullin et Sautter.
1853
septembre Premier voyage en Algérie.
1855 août 22 La Base de
Paris fonde l'«Alliance universelle des UCJG».
1857 Notice
sur la Régence de Tunis.
1858 janvier 8 Le Conseil d'Etat de
Genève autorise la «Société anonyme des MOULINS DE MONS
DJÉMILA».
1859 juin 24 Bataille de Solférino.
1862
octobre Un Souvenir de Solférino.
1863 février 9 La «Société
genevoise d'utilité publique» forme une commission, le COMITÉ
INTERNATIONAL DE SECOURS AUX BLESSÉS, futur CICR.
octobre
26-29 «Conférence internationale de Genève».
1864 août 8-22
«Conférence diplomatique» et CONVENTION DE GENÈVE.
1866 août
«Société internationale universelle pour la RÉNOVATION DE
L'ORIENT».
septembre Invitation à la cour royale de
Prusse.
1867 février 25 Faillite du «Crédit genevois» ; exil
volontaire et définitif.
juillet 7 Audience auprès de
l'impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III.
août 25
Démission du CICR.
août 26-31 «Conférence internationale» de
la Croix-Rouge à Paris ; rapport sur les PRISONNIERS DE
GUERRE.
octobre Lancement de la Bibliothèque internationale
universelle.
1868 août 17 Condamnation par la COUR DE JUSTICE
CIVILE.
1870-1871 Guerre franco-allemande ; la Commune de
Paris : mars-mai 1871.
1871 juin Fondation de l'«Alliance
universelle de l'ordre et de la civilisation».
1872 Léonie
Kastner, sa compagne pendant une quinzaine
d'années.
septembre 13 Conférence devant le «Social Science
Congress» à Plymouth (Grande-Bretagne), sur l'ARBITRAGE
INTERNATIONAL.
1874 juillet 27
à août 27 «Conférence
diplomatique de Bruxelles» sur les LOIS ET COUTUMES DE LA
GUERRE.
1875 Mémoire sur l'état actuel de la traite des
nègres.
1875-1890 Années obscures : pérégrinations à partir
de Stuttgart, méditations théologiques, préparation de L'Avenir
sanglant.
1890 février 27 Début de la réhabilitation ;
fondation de la Croix-Rouge de Heiden.
1892 avril 30
Installation définitive à l'hôpital de district de
Heiden.
1893 CONFÉRENCE UNIVERSELLE DES FEMMES, embryon de la
CROIX-VERTE.
1895 mai 17 La Freitagszeitung de Zurich
déclenche une campagne de presse en sa faveur.
1896 dès août
Collaboration à la REVUE PACIFISTE Die Waffen nieder ! (= à bas les
armes !)
1897 Entstehungsgeschichte des Roten Kreuzes (=
genèse de la Croix-Rouge), publiée à Stuttgart sous le nom de Rudolf
Müller.
1901 décembre 10 Premier PRIX NOBEL DE LA
PAIX.
1908 mai 8 Le monde entier célèbre son huitantième
anniversaire.
1910 octobre 30 Mort à Heiden, incinération au
Sihlfeldfriedhof de Zurich.
Crédits : Œuvre Suisse des
Lectures pour la Jeunesse, OSL, no 1763, Zurich, 1986 ;
illustrations par Michel
ROUÈCHE.
[1]
Né le 8 mai 1828, le héros de cette biographie est baptisé au nom de
Jean-Henri Dunant. A plusieurs reprises, il modifiera son prénom :
J. Henry, Henri, et de préférence Henry. De son temps, l'orthographe
des nom propres était beaucoup plus souple
qu'aujourd'hui.
[2] Dès 1817, des étudiants lancent à Genève
ce mouvement qui était actif depuis de nombreuses années en
Grande-Bretagne. Ecartant les traités de théologie et le pouvoir de
l'Eglise d'Etat, ils veulent libérer la religion de la
toute-puissance de la raison. Chaque croyant lira la Bible et la
comprendra par lui-même, selon son cœur ; il s'adressera directement
à Dieu par la prière ; il mettra Jésus-Christ et son engagement dans
le monde au centre de sa foi.
[3] Village de Lombardie, au
sud du lac de Garde, entre Milan et Venise.
[4] Valérie de
Gasparin (1813-1894) est une chrétienne militante. Entre autres
choses, elle fonde l'Ecole d'infirmières de La Source. D'elle-même
elle déclare : «J'aime mieux être un lutteur blessé qu'un paresseux
intact».
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